La première fois qu'Azeemã entend un chant fon résonner dans un terreiro au Brésil, elle ne comprend pas tous les mots, mais elle les reconnaît.
Une langue transportée depuis le royaume du Dahomey il y a plus de trois cents ans, dans les cales des navires négriers, a survécu. Elle vit encore, portée par des voix brésiliennes qui ne savent pas toujours ce qu'elles chantent, mais qui savent que c'est sacré. C'est de cette surprise et de cette émotion qu'est né Xwétanu, un projet de recherche-création documentant le dialogue entre deux mondes qui ne sont, en réalité, que les fragments d'une même histoire.
Qui est Azeemã : entre académie et création
Azeemã est une artiste béninoise installée au Brésil, dans le district de Mosqueiro à Belém, où elle poursuit un master consacré aux chants en langue fon. Son travail se situe à la croisée stricte de la recherche académique et de la création artistique : photographie, vidéo, composition musicale et performance scénique.
Ayant baigné très tôt dans l'art, elle n'a jamais envisagé de s'en tenir à une thèse académique classique pour aborder un sujet aussi dense que la mémoire spirituelle transatlantique. Pour elle, la photo, la musique et la performance sont des moyens d'expression complémentaires qui permettent de ne pas se limiter à un seul format d'étude.
Le Brésil : une réponse à des années de frustration
Le choix du Brésil n'était pourtant pas, à l'origine, une quête spirituelle planifiée. Avant Xwétanu, le choix fut pragmatique. Disposant d'un profil en marketing, Azeemã avait besoin d'un diplôme en Arts. Sur l'ensemble des candidatures qu'elle a envoyées, un seul pays a accepté son dossier : le Brésil.
Cette porte qui s'ouvrait, après de multiples refus, est décrite par l'artiste comme la réponse à des années de frustrations accumulées. Une décision qui semblait être un compromis est devenue la bonne direction. Comme elle le souligne : on ne choisit pas toujours sa reconnexion, parfois, c'est elle qui nous choisit.
Le choc du Candomblé : reconnaître ce qu'on n'a jamais vu
Le récit de son premier contact avec le Candomblé brésilien commence par un constat visuel et structurel. Azeemã décrit la similitude frappante entre un terreiro brésilien et un couvent vodun au Bénin, tel qu'elle les connaît depuis l'enfance. Les structures rituelles se répondent, les hiérarchies spirituelles sont identiques.
Historiquement, le Candomblé est né au Brésil à travers les populations africaines déportées, notamment les peuples yoruba, fon et bantous. En s'entremêlant au catholicisme imposé par les colons, ces croyances ont donné naissance à une tradition syncrétique. Le Candomblé et le Vodun partagent des liens profonds : les prêtres de la nation "Jeje", issus de la région du Dahomey, ont directement contribué au modèle d'organisation religieuse de plusieurs maisons de culte bahianaises.
Ce que les livres d'histoire décrivent, Azeemã l'a vécu de l'intérieur. Cette rencontre a nourri son mémoire de master, structuré autour d'une liste de sept chants qu'elle a rassemblés et étudiés. Le premier niveau du travail est purement académique. Le second dépasse l'analyse : elle réinterprète ces sept chants, les documente en images et les transforme en matière artistique.
Ce que la langue fon a révélé
Interroger la place du fon dans ce travail, c'est toucher au cœur de Xwétanu. La langue agit comme un marqueur de continuité culturelle, un fil ininterrompu malgré trois siècles de déplacement forcé et d'effacement.
Azeemã précise qu'elle n'a pas eu de collaboration formelle avec des linguistes pour authentifier chaque terme de ces chants. Elle s'appuie sur une compréhension profonde du sens porté par ces textes, acquise par sa propre proximité avec la culture béninoise. Cette nuance est essentielle : elle ne documente pas le fon depuis l'extérieur, comme une chercheuse étrangère, mais depuis l'intérieur, avec toute la légitimité que son parcours lui confère.

Deux imaginaires face à face : l'Afrique rêvée depuis le Brésil
Contrairement aux idées reçues, Belém — la ville où étudie Azeemã — ne se présente pas spontanément comme un haut lieu de la mémoire africaine. Les contributions africaines à l'histoire de l'Amazonie y ont été largement effacées au détriment des populations locales, bien que les traces restent profondes.
En visitant des communautés quilombolas (descendants d'esclaves rebelles) dans la région, elle a commencé à documenter les similitudes géographiques entre Belém et le Bénin. Sur une carte, ces deux points se font face de part et d'autre de l'Atlantique, comme un écho silencieux de la traversée.
Mais le choc le plus fort réside dans les imaginaires. Azeemã a observé comment la société brésilienne réagissait à sa présence. L'imaginaire brésilien de l'Afrique et l'imaginaire africain de lui-même ne se superposent pas. Pour beaucoup au Brésil, l'Afrique est un mythe figé dans le temps, un lieu pur où résident les ancêtres. Les Africains y sont parfois perçus comme des dieux sur terre.
Cette idéalisation porte des attentes irréalistes. Azeemã constate que certains Béninois ont pu contribuer à entretenir cette image, misant sur la crédibilité de leur origine pour vendre des pratiques spirituelles au Brésil. Le miroir déformant fonctionne dans les deux sens.
Face à cela, elle défend l'idée qu'il faut valoriser ce que le Bénin représente réellement aujourd'hui. Elle observe que le récit de l'esclavage, bien qu'essentiel, prend parfois tellement de place que certains se sentent illégitimes à parler de leur propre héritage. De plus, le racisme systémique envers les personnes noires au Brésil a concrètement limité les possibilités de prospérer et de transmettre.
Le pont qui reste à construire
Azeemã porte une vision claire pour l'avenir des relations entre le Bénin et le Brésil. Devant le nombre de points communs, elle imagine des projets concrets : la création d'un festival, ou encore d'une école artistique béninoise-brésilienne centrée sur les arts de la scène (explorant la religion par le costume, la mise en scène et le jeu d'acteur).
Pourtant, ce pont reste institutionnellement à construire. Azeemã constate que l'ambassade du Bénin au Brésil fonctionne au ralenti et que la coopération bilatérale est freinée par un manque de coordination entre l'ambassade, le ministère béninois du Tourisme, de la Culture et des Arts, et celui des Affaires étrangères. Mais le mouvement est amorcé : chercheurs, artistes et Agudas (ces Brésiliens retournés en Afrique) s'intéressent de plus en plus à ce lien.
Après Xwétanu : le Gèlèdè et la suite
Le projet Xwétanu a une durée calquée sur celle de son master. Après l'obtention de son diplôme, bien qu'un doctorat reste possible, Azeemã souhaite explorer d'autres territoires. Elle s'intéresse particulièrement au Gèlèdè, cette tradition de masques et de performances rituelles yoruba dédiée aux femmes et aux mères.
Pour elle, la recherche-création n'est jamais figée. Elle veut sortir toutes les chansons documentées, mais les exploiter ailleurs et autrement.

Ce qu'elle en retient : humilité et respect
Quand Azeemã évoque ce travail, un mot revient systématiquement : humilité. Elle insiste sur la nécessité absolue de ne pas juger et d'approcher ces traditions brésiliennes avec respect et une mentalité ouverte. Elle encourage tous ceux qui s'intéressent au pont culturel entre le Bénin et le Brésil à s'y engager prudemment, lors d'immersions spirituelles, mais sans hésiter, car le besoin est présent.
Xwétanu n'est donc pas un point final. C'est la documentation d'une mémoire qui refuse de rester silencieuse, portée par une artiste qui a choisi de ne pas trancher entre l'analyse et la création, entre ce qu'elle documente et ce qu'elle vit.
- Azeemã, artiste béninoise basée au Brésil, utilise la recherche-création pour documenter la survie des chants en langue fon dans le Candomblé via son projet Xwétanu.
- Le projet met en lumière les similitudes structurelles frappantes entre les couvents vodun au Bénin et les terreiros au Brésil, témoignant d'une mémoire spirituelle préservée.
- L'initiative vise à valoriser le patrimoine culturel vivant et à construire des ponts concrets pour l'avenir, comme la création d'un festival ou d'une école artistique béninoise-brésilienne.


