Il a franchi le seuil en sens inverse.
Ce matin du 22 mai 2026, à Ouidah, Claudy Siar a posé les pieds là où des millions d'hommes et de femmes ont posé les leurs pour la dernière fois. La Porte du Non-Retour, ce monument inauguré en 1995 au bout de la Route des esclaves, symbolise depuis trente ans le point d'embarquement de plus d'un million d'Africains déportés vers les Amériques. Pour l'animateur guadeloupéen de RFI, elle est devenue, ce jour-là, quelque chose d'autre.
« La Porte du Non-Retour était pour moi la Porte du Retour. »
L'homme ne pouvait pas contenir ses larmes. Et il n'a pas cherché à les retenir.
Qui est Claudy Siar ?
Né le 2 novembre 1964 dans le 11e arrondissement de Paris, grandi à Vigneux-sur-Seine, Claudy Siar est l'une des figures les plus importantes de la culture afro-caribéenne en France. Depuis le 13 mars 1995, il anime chaque semaine "Couleurs Tropicales" sur RFI — une émission devenue institution pour des millions d'auditeurs des musiques africaines et des Caraïbes. Il a fondé Tropiques FM, la radio des Français d'outre-mer. Il a chanté, produit, milité. Il a porté toute sa carrière sous le signe de la "génération consciente" et du panafricanisme.
Mais il portait aussi, sans le savoir précisément, quelque chose d'autre : un fil ancestral qui le reliait à Ouidah. Un test ADN l'a révélé. Et le 22 mai 2026 a transformé cette révélation en certitude officielle, en identité assumée, en retour accompli.
La lignée des Zossoungbo — familles fondatrices de Ouidah
Le test ADN a parlé clairement : Claudy Siar appartient à la lignée des Zossoungbo, l'une des familles fondatrices de Ouidah. Cette révélation dépasse la simple généalogie. Elle inscrit l'animateur dans la profondeur même de l'histoire de cette ville — pas comme visiteur, pas comme touriste mémoriel, mais comme héritier.
Les Zossoungbo sont de ceux qui ont été là avant que Ouidah ne devienne le plus grand port négrier d'Afrique de l'Ouest, avant que la Route des esclaves ne soit tracée, avant que la Porte du Non-Retour ne symbolise l'arrachement. Ils ont vu partir. Et voilà que leur sang revient.
« Je ne suis plus un afro-descendant mais un Africain de Ouidah, de la lignée, la famille des Zossoungbo, les fondateurs de Ouidah. »
Kodjovi : le nom du lundi
Selon la tradition fon, chaque enfant reçoit un prénom déterminé par le jour de sa naissance. Claudy Siar est né un lundi. Il reçoit donc le prénom Kodjovi — le nom que portent, dans cette tradition, ceux qui viennent au monde ce jour-là.
Ce prénom n'est pas un surnom. C'est une reconnaissance. C'est le signe que les ancêtres l'avaient déjà nommé, bien avant qu'il ne les retrouve.
Désormais, il s'appelle Kodjovi Claudy Siar, de la famille Zossoungbo.
Deux cérémonies, deux registres
La journée du 22 mai s'est déroulée en deux temps distincts, deux registres qui ensemble composent la plénitude de ce retour.
La première cérémonie — celle du Fâ — est demeurée secrète. Le Fâ est l'oracle divinatoire au cœur de la spiritualité vodun, ce dialogue intime entre un homme et ses ancêtres où le destin se lit dans les signes et les gestes du devin. Ce moment-là n'appartient qu'à Claudy Siar et à ceux qui l'ont accompagné dans ce sanctuaire intérieur.
La seconde cérémonie a été plus ouverte : une réconciliation collective et personnelle. Claudy Siar y a déposé ses douleurs, ses défaites, le poids de mois qu'il qualifie d'injustes. Les dignitaires coutumiers de Ouidah ont intercédé. Quelque chose s'est allégé. Ce qu'on ne peut pas toujours nommer avec des mots — le soulagement d'une identité retrouvée, le poids d'une histoire restituée — s'est manifesté dans la chair de cet homme qui pleurait.
La cérémonie a été organisée par la mairie de Ouidah et l'agence Retour Gagnant Bénin, dans le cadre du mouvement de retour des afro-descendants encouragé par la nouvelle législation béninoise.
Le 22 mai : une date qui ne doit rien au hasard
Le calendrier de ce retour est vertigineux.
Le 22 mai 1848 est le jour de l'application du décret d'abolition de l'esclavage en Martinique — l'île des Antilles dont Claudy Siar porte, en partie, l'héritage caribéen. C'est précisément ce 22 mai 2026, à 18h (heure de Cotonou), qu'il reçoit son certificat de nationalité béninoise et son passeport.
Cent soixante-dix-huit ans après l'abolition, un homme dont les ancêtres avaient été arrachés de cette côte revient et reçoit un document qui dit : tu es d'ici. Il faut un moment pour mesurer l'amplitude de cette coïncidence. Ou peut-être n'est-ce pas une coïncidence. Peut-être est-ce exactement ce que les ancêtres avaient prévu.
La loi 2024-31 et My Afro Origins
Ce retour de Claudy Siar s'inscrit dans une dynamique nationale plus large. En septembre 2024, le Bénin a promulgué la loi 2024-31 permettant aux afro-descendants de la diaspora d'obtenir la nationalité béninoise. La procédure passe par la plateforme numérique My Afro Origins et exige une preuve d'ascendance africaine subsaharienne — généalogique ou attestée par un test ADN homologué. Les frais de dossier s'élèvent à 100 dollars.
Depuis le lancement du programme, les autorités béninoises reçoivent chaque jour une centaine de nouvelles demandes, avec plusieurs milliers de dossiers en cours d'examen. La chanteuse américaine Ciara avait, en juillet 2025, été parmi les premières bénéficiaires de cette loi historique.
Claudy Siar lui-même avait annoncé publiquement la nouvelle dès août 2025 : « Depuis août 2025, je suis de nationalité béninoise et fier de l'être. » Le 22 mai 2026 est la concrétisation publique et symbolique de ce processus, avec la cérémonie à Ouidah.
Ce que ce retour dit de Ouidah
Ouidah n'est pas seulement un lieu de mémoire. C'est un lieu de résolution.
Des millions sont partis de cette plage. Et depuis que la Route des esclaves existe comme itinéraire mémoriel reconnu, quelque chose se répare lentement — pas au sens où l'histoire s'efface, mais au sens où elle se complète. Le retour de Claudy Siar est une de ces complétions. Un fil qui se renoue. Une boucle qui se ferme.
L'animateur qui a consacré trente ans de sa vie à porter les musiques afro-atlantiques vers le monde — du zouk au afrobeats, du reggae au rap conscient — appartient, biologiquement et spirituellement, à la ville qui a été le point de départ de ces cultures. Kodjovi Claudy Siar, de la famille Zossoungbo, est chez lui à Ouidah.
Et Ouidah le reçoit.
Découvrez aussi notre guide pour retrouver vos ancêtres à Ouidah et comment le programme My Afro Origins ouvre la voie au retour pour des milliers d'afro-descendants.
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