Points Clés
- Historiens et institutions estiment que plus d'un million d'Africains ont été déportés depuis Ouidah ; seul le port de Luanda en a vu partir davantage.
- Le premier monument, conçu par l'architecte Yves Ahouangnimon avec plusieurs artistes béninois, a été inauguré le 30 novembre 1995 dans le cadre du projet de l'UNESCO « La Route de l'Esclave », lancé à Ouidah en 1994.
- Le mémorial a été entièrement reconstruit fin 2025 : 16,32 mètres de haut, 23 mètres de long et plus de 200 sculptures de l'artiste Fortuné Bandeira.
- Ouidah n'avait pas de port : les captifs franchissaient la barre en pirogue pour rejoindre les navires ancrés au large.
- La plage est l'un des hauts lieux des Vodun Days, organisés chaque année autour du deuxième vendredi de janvier.
La Porte du Non-Retour se dresse face à l'Atlantique, sur une plage large et venteuse, au bout de la route des esclaves. Derrière vous, les cocotiers, la lagune et la ville. Devant, la barre : cette ligne de rouleaux blancs qui, pendant deux siècles, a empêché les navires d'approcher du rivage.
C'est ici que s'arrête la marche. Et c'est ici que, pour plus d'un million de personnes, s'est arrêtée l'Afrique.
Le lieu a changé de visage fin 2025, avec la reconstruction complète du monument. La plage, elle, est la même. Pour comprendre ce qu'on regarde en arrivant, il faut raconter trois histoires à la fois : celle d'un port sans port, celle d'un mémorial né dans les années 1990, et celle d'une ville qui réinvente aujourd'hui ses lieux de mémoire.
Ce que marque ce lieu
La Porte du Non-Retour est un mémorial. Elle ne date pas de la traite : aucune porte n'existait sur cette plage au XVIIIe siècle. Elle marque l'endroit où les captifs, après avoir traversé la ville puis la route vers la mer, étaient embarqués sur des pirogues pour rejoindre les navires ancrés au large.
L'ampleur de ce qui s'est passé ici est documentée. D'après les estimations des historiens, fondées notamment sur la base de données Slave Voyages, plus d'un million d'Africains ont été déportés depuis Ouidah en deux siècles de traite. Un seul port africain, Luanda, dans l'actuel Angola, en a vu partir davantage.
À l'échelle de la région, le chiffre est encore plus lourd. Près de deux millions de personnes ont été embarquées dans le golfe du Bénin, la portion de côte qui va de l'actuel Togo au Nigeria.
D'où viennent ces chiffres ? Principalement de la base de données Slave Voyages (Trans-Atlantic Slave Trade Database), un projet international lancé à l'université Harvard, aujourd'hui hébergé par l'université Rice. Elle rassemble les informations de près de 36 000 voyages négriers entre 1501 et 1867 : noms des navires, capitaines, ports d'escale, nombre de captifs embarqués et débarqués. Les historiens complètent ensuite les voyages mal documentés par des estimations. Les chiffres sont donc des ordres de grandeur solides, pas des comptes exacts.
Ces nombres ne disent pas tout. Ils ne comptent pas les personnes mortes avant d'atteindre la côte : pendant les guerres et les razzias qui les ont capturées, pendant les marches depuis l'intérieur, pendant l'attente dans les baraquements. Ils ne disent rien non plus des familles restées derrière.
Ouidah, port de la traite
Avant d'être le grand port négrier du Dahomey, Ouidah appartenait au royaume xwéda (ou houéda), dont la capitale était Savi, à quelques kilomètres au nord. Les Européens l'appelaient Whydah ; les Portugais, Ajudá.
À la fin du XVIIe siècle, les compagnies européennes commencent à s'y installer. Les Français y construisent un comptoir fortifié en 1704. Les Anglais et les Portugais ont aussi leurs forts ; celui des Portugais, São João Baptista de Ajudá, date de 1721. Au début du XVIIIe siècle, Ouidah est déjà l'un des marchés d'esclaves les plus actifs de toute la côte africaine.
En 1727, le roi Agadja du Dahomey conquiert le royaume xwéda. Ouidah devient la porte du Dahomey sur l'Atlantique. Le royaume y installe un représentant chargé des relations avec les Européens, le yovogan, littéralement le « chef des Blancs ». Le commerce des captifs, désormais contrôlé par l'État dahoméen, se poursuit pendant plus d'un siècle.
Cette conquête a un témoin européen. Le capitaine négrier anglais William Snelgrave, présent sur la côte en 1727, a rencontré Agadja peu après la prise du royaume xwéda et en a laissé le récit dans un livre publié en 1734. Comme le récit de Bosman sur le culte du serpent, c'est l'une des rares sources écrites de l'époque, à lire avec le regard d'un homme qui faisait lui-même commerce de captifs.
La ville grandit avec la traite. D'après les travaux de l'historien Robin Law, sa population passe de moins de 10 000 habitants à près de 30 000 entre le XVIIIe et le début du XIXe siècle, alors que les Européens n'y sont jamais plus que quelques centaines.
La destination principale des captifs de Ouidah est le Brésil, et en particulier la Bahia. C'est pourquoi tant de mots, de divinités et de plats de Salvador ont des parents à Ouidah, et pourquoi une communauté afro-brésilienne, les Agoudas, s'est formée ici au XIXe siècle. Mais des navires partaient aussi vers les Antilles françaises, anglaises et néerlandaises, et vers l'Amérique du Nord.
Après 1840, la pression diplomatique et navale contre la traite, surtout britannique, réduit fortement le commerce. Ouidah se tourne vers l'huile de palme. La traite ne cesse complètement que dans les années 1860.
Pour l'histoire des forts et de leurs archives, voir notre pilier sur le Fort portugais. Pour le rôle du marchand brésilien qui a dominé le commerce de Ouidah au XIXe siècle, voir Francisco Félix de Souza.
De la ville à la plage
Les captifs n'arrivaient pas directement sur la plage. Beaucoup venaient de l'intérieur, parfois de très loin, capturés lors de guerres ou de razzias, puis acheminés vers la côte. À Ouidah, ils étaient vendus, puis retenus en attendant l'arrivée d'un navire.
Le trajet de la ville vers la mer est aujourd'hui balisé par la route des esclaves, un parcours de trois à quatre kilomètres jalonné de stations : la place Chacha, où se tenaient les ventes, l'arbre de l'oubli, la case Zomaï, le mémorial de Zoungbodji et l'arbre du retour.
L'étape de Zoungbodji, à mi-chemin, est l'une des plus documentées. Les captifs y étaient regroupés avant l'embarquement. À côté se trouvait une fosse commune, d'une dizaine de mètres de profondeur, où l'on jetait les morts, les malades et les épuisés. Une fouille archéologique menée en 1992, sous l'égide de l'UNESCO, y a mis au jour de nombreux ossements, des chaînes et des fers. Le mémorial de Zoungbodji a été construit sur cet emplacement pour le festival Ouidah 92. Il rappelle que tous les captifs n'ont pas atteint la plage.
Ces stations mêlent histoire documentée et tradition orale. Certaines, comme les rituels de l'arbre de l'oubli, sont connues surtout par la mémoire locale transmise par les guides. Cela ne les rend pas fausses, mais il est utile de savoir ce qui relève de l'archive et ce qui relève du récit. Nos piliers consacrés à chaque station font cette distinction.
Une plage sans port
Ouidah n'a jamais eu de port en eau profonde. Sa côte est une longue plage de sable battue par une houle puissante qui se brise en plusieurs lignes de vagues : la barre. Les grands navires ne pouvaient pas l'approcher. Ils jetaient l'ancre au large et attendaient.
Toute la logistique reposait donc sur les piroguiers, qui franchissaient la barre dans de longues embarcations. Dans un sens, ils apportaient à terre les marchandises européennes : tissus, armes, poudre, alcool, cauris. Dans l'autre, ils emmenaient les captifs vers les navires. Selon les historiens, plus de la moitié des captifs partis de la région ont été embarqués ainsi, depuis la plage au sud de Ouidah.
Ces piroguiers n'étaient pas toujours d'ici. Beaucoup venaient de la Côte-de-l'Or, l'actuel Ghana, dont les marins avaient la réputation de maîtriser la barre. Une source française de 1716 décrit les travailleurs des comptoirs anglais et néerlandais de la région comme étant « presque tous habitants de la Côte d'Or, ou Minas ». Aujourd'hui encore, des familles de Ouidah revendiquent cette ascendance, et on les appelle parfois les « Mina ».
Le passage était dangereux. Des pirogues chaviraient dans les rouleaux. Pour les captifs, souvent venus de l'intérieur, cette traversée était fréquemment le premier contact avec l'océan. Beaucoup n'avaient jamais vu la mer.
La traversée de l'Atlantique
Au-delà de la barre commençait le « passage du milieu », la traversée de l'Atlantique. Depuis le golfe du Bénin, les navires rejoignaient le Brésil en quelques semaines, les Antilles ou l'Amérique du Nord en plusieurs mois selon les routes et les époques.
La mortalité à bord était massive. Selon les estimations établies à partir de la base Slave Voyages, environ un captif sur sept embarqués vers les Amériques est mort pendant la traversée, soit près de deux millions de personnes sur l'ensemble de la traite. Pour les navires partis du golfe du Bénin, les estimations tournent autour de 12 à 13 %. Certains voyages ont été bien plus meurtriers.
Ceux qui survivaient étaient vendus à l'arrivée. À Salvador de Bahia, à Saint-Domingue, à Cuba, en Louisiane, ils ont emporté avec eux ce qui ne pouvait pas leur être pris : les langues, les chants, les divinités.
Ce que les captifs ont emporté
Les traces de la côte du Bénin sont partout dans les Amériques. Elles se lisent jusque dans les noms.
En Haïti, une des grandes familles de rites du vodou s'appelle Rada, un nom qui vient d'Allada, le royaume voisin de Ouidah dont sont issus de nombreux déportés. Le mot se retrouve jusque sur la petite île de Carriacou, dans les Grenadines, sous la forme « Arrada ».
À Cuba, les descendants des Ewe et des Fon déportés depuis le Dahomey, jusque dans les années 1860, ont été appelés Arará, là encore d'après Allada. Beaucoup ont travaillé dans les plantations sucrières de la province de Matanzas, où des centres arará existent encore, à Matanzas, Jovellanos ou Perico. Leurs confréries, les cabildos, portaient des noms qui disaient leur origine : Arará Dajomé, pour le Dahomey, ou Arará Magino, pour les Mahi de Savalou, dans le centre de l'actuel Bénin.
Au Brésil, le candomblé jeje est la tradition héritée des peuples du Dahomey. Ses divinités portent le nom de vodun, comme au Bénin. À Salvador, le terreiro du Bogum, et à Cachoeira, le Seja Hundé, comptent parmi les maisons jeje historiques, fondées selon la tradition par une Africaine originaire du pays mahi, Ludovina Pessoa.
En Louisiane, le vaudou de La Nouvelle-Orléans garde le nom de Damballa, le serpent venu de Dan, la divinité serpent vénérée à Ouidah au temple des pythons.
C'est cette continuité qui donne à la plage de Ouidah un sens particulier pour la diaspora. Des pratiquants du vodou haïtien, du candomblé ou de la santería viennent y retrouver l'origine de noms qu'ils prononcent depuis toujours.
Trois histoires passées par cette plage
Derrière le chiffre d'un million, il y a des vies. La plupart sont perdues. Quelques-unes nous sont parvenues, et elles permettent de se représenter ce que cette plage a signifié pour des personnes précises.
Mahommah Gardo Baquaqua, de Djougou au Brésil
Mahommah Gardo Baquaqua est né vers 1830 à Djougou, dans le nord de l'actuel Bénin, dans une famille musulmane. Capturé pendant une guerre locale, il est conduit jusqu'à la côte et embarqué à Ouidah, vers 1845, alors que la traite vers le Brésil est déjà illégale. Il arrive à Pernambouc, où il est vendu à un boulanger.
En 1847, il accompagne un navire jusqu'à New York. Pendant l'escale, des abolitionnistes noirs l'aident à s'échapper. Il étudie ensuite au New York Central College, de 1850 à 1853, puis publie sa biographie en 1854, à Détroit.
Ce petit livre est exceptionnel : c'est le seul récit connu d'un Africain déporté au Brésil qui raconte lui-même sa captivité. Baquaqua y décrit la traversée comme une souffrance et un épuisement sans fin, dans la saleté et la puanteur de la cale. Les historiens Robin Law et Paul Lovejoy en ont publié une édition critique en 2001.
Pour un visiteur, c'est une manière concrète de lire la plage : un garçon venu de Djougou, à plus de 400 kilomètres au nord, a franchi la barre ici.
Kossola et le Clotilda, le dernier voyage vers les États-Unis
En 1860, plus de cinquante ans après l'interdiction de la traite par les États-Unis, un armateur de Mobile, en Alabama, Timothy Meaher, organise un voyage illégal. Le navire Clotilda, commandé par William Foster, arrive à Ouidah le 15 mai 1860. 110 captifs y sont embarqués, pris lors de razzias du Dahomey.
Parmi eux, un jeune homme nommé Oluale Kossola. Capturé dans son village, il est conduit à Ouidah et gardé pendant trois semaines dans un baraquement avant d'être embarqué. Arrivé en Alabama, il reçoit le nom de Cudjo Lewis. Pour effacer les preuves, le capitaine Foster brûle le navire et le coule dans la rivière Mobile.
Après la guerre de Sécession et l'abolition, les survivants du Clotilda se regroupent, achètent des terres et fondent un village qu'ils appellent African Town, aujourd'hui Africatown, près de Mobile. Ils y gardent leurs noms, leurs langues et une forme d'organisation africaine.
En 1927, l'anthropologue et écrivaine Zora Neale Hurston recueille le récit de Kossola. Son livre, Barracoon, ne sera publié qu'en 2018. Kossola meurt en 1935. L'épave du Clotilda a été officiellement identifiée le 22 mai 2019. Environ une centaine de descendants des survivants vivent encore à Africatown.
Le mot « barracoon », qui donne son titre au livre, désigne justement les baraquements où l'on gardait les captifs avant l'embarquement. Kossola a attendu dans l'un d'eux, à Ouidah.
Le Whydah Gally, un nom qui a traversé l'Atlantique
Le nom de Ouidah a même donné son nom à un navire célèbre. Le Whydah Gally, lancé à Londres en 1716, a été baptisé d'après le port de Ouidah. Pour son premier voyage, il est allé chercher des captifs sur la côte de l'Afrique de l'Ouest, jusqu'au golfe du Bénin, puis en a transporté environ 500 vers les Caraïbes.
Sur le chemin du retour, en février 1717, il est capturé par le pirate Samuel Bellamy, qui en fait son navire amiral. Le 26 avril 1717, le Whydah Gally fait naufrage dans une tempête au large du cap Cod, dans le Massachusetts. Son épave, découverte en 1984 par Barry Clifford et authentifiée l'année suivante grâce à sa cloche gravée « THE WHYDAH GALLY 1716 », est la seule épave de pirate formellement identifiée à ce jour. Ses vestiges sont exposés au Whydah Pirate Museum, dans le Massachusetts.
Le détail peut sembler anecdotique. Il dit pourtant quelque chose : au XVIIIe siècle, le nom de Ouidah était assez connu dans le monde atlantique pour qu'on baptise un navire en son honneur.
Après la traite : l'huile de palme et la colonie
La fin de la traite ne fait pas disparaître Ouidah. Dès les années 1840, la ville se tourne vers un autre commerce : l'huile de palme, très demandée par l'industrie européenne pour les savons et les lubrifiants. Les mêmes réseaux marchands, les mêmes familles, parfois les mêmes pirogues, servent désormais à exporter des barils d'huile.
Les Agoudas, ces familles afro-brésiliennes revenues de Bahia ou issues des marchands brésiliens, occupent une place importante dans ce commerce et dans la vie de la ville. Leur histoire est racontée dans notre pilier sur la communauté agouda.
Après deux guerres, en 1890 puis en 1892, la France conquiert le Dahomey ; le roi Béhanzin se rend en 1894, et le territoire devient une colonie française. Le port de Ouidah perd peu à peu son importance au profit de Cotonou, où les Français construisent un wharf à la fin du XIXe siècle.
Du silence au mémorial
Après la fin de la traite, la plage redevient une plage. Pendant plus d'un siècle, rien n'y marque officiellement ce qui s'est passé. La colonisation française, puis les premières décennies de l'indépendance, ne font pas de la mémoire de la traite une priorité publique.
Le tournant a lieu au début des années 1990, avec le retour de la démocratie au Bénin. Du 8 au 18 février 1993, Ouidah accueille le festival Ouidah 92, officiellement « Premier festival mondial des arts et cultures vodun : Retrouvailles Amériques-Afriques ». Il avait été préparé pour 1992, d'où son nom. À l'initiative du président Nicéphore Soglo, il réunit des prêtres et des prêtresses venus d'Haïti, de Cuba, de Trinité-et-Tobago, du Brésil et des États-Unis.
Le festival est aussi une réponse. En 1992, les commémorations du cinquième centenaire de l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique avaient largement ignoré l'Afrique et la traite. Ouidah 92 rappelle l'autre face de cette histoire.
L'année suivante, l'UNESCO lance son projet « La Route de l'Esclave », adopté en 1993 sur une proposition d'Haïti. Le lancement officiel a lieu à Ouidah, en septembre 1994, en présence du directeur général de l'UNESCO, du président Soglo et du comité scientifique international du projet. Le programme vise à documenter l'histoire de la traite et de l'esclavage, les résistances des personnes asservies et leurs héritages culturels. Pour Ouidah, il donne un cadre au balisage de la route vers la mer.
Le mémorial de 1995
Le premier monument est inauguré le 30 novembre 1995 par le président Nicéphore Soglo et le directeur général de l'UNESCO, Federico Mayor. L'année 1995 était l'Année internationale de la tolérance des Nations unies.
Ce n'est pas l'œuvre d'un seul artiste. L'architecte Yves Ahouangnimon en a conçu l'ensemble. Fortuné Bandeira a réalisé des figurines et des bas-reliefs, Yves Apollinaire Pédé des reliefs de l'arche et deux figures d'Egungun, Dominique Kouas des statues en cuivre rouge. Le gouvernement béninois et l'UNESCO en étaient les commanditaires.
Le monument était en béton peint en rouge et jaune, avec des éléments en bronze et en cuivre. Sa frise centrale montrait deux files de captifs, les mains liées, enchaînés les uns aux autres, marchant vers les navires. Sur les colonnes, des hommes et des femmes agenouillés, entravés, attendaient leur sort. De l'autre côté de l'arche, des scènes évoquaient les villages d'origine des déportés.
Les deux figures d'Egungun, ces masques qui incarnent le retour des ancêtres chez les Yoruba, représentaient les esprits des déportés. Le message était clair : ceux qui sont partis par cette plage ne sont pas oubliés, et leurs esprits reviennent. Notre pilier sur les Egungun explique cette tradition.
Pendant trente ans, cette arche a été l'image de Ouidah dans le monde. Elle figurait sur des couvertures de livres, des affiches de festivals et des milliers de photos de visiteurs de la diaspora.
Le nouveau monument de 2025
Fin 2025, le monument de 1995 a été entièrement reconstruit. La nouvelle structure, livrée pour les Vodun Days de janvier 2026, mesure 16,32 mètres de haut et 23 mètres de long. Elle est en béton et porte plus de 200 sculptures façonnées à la main par Fortuné Bandeira, l'un des artistes du premier mémorial.
Selon la presse béninoise, ces sculptures racontent l'histoire de la traite depuis les terres africaines jusqu'aux rivages des Amériques, en donnant des visages aux personnes qui ont franchi ce seuil. La continuité est remarquable : trente ans après le premier monument, c'est le même artiste qui en signe la nouvelle version, à une autre échelle.
La reconstruction s'inscrit dans un programme plus large. Depuis 2021, l'État béninois, à travers l'Agence nationale de promotion des patrimoines et de développement du tourisme (ANPT), transforme le paysage de mémoire de Ouidah : restauration du Fort portugais, qui doit accueillir le Musée international de la mémoire et de l'esclavage (MIME), nouveaux aménagements le long de la route, équipements pour les visiteurs.
Gorée, Cape Coast, Ouidah : plusieurs portes, plusieurs histoires
L'expression « porte du non-retour » n'appartient pas qu'à Ouidah. On la retrouve sur l'île de Gorée au Sénégal, dans les forts de Cape Coast et d'Elmina au Ghana, à Badagry au Nigeria. Chacun de ces lieux raconte une histoire différente, et leur rapport aux faits n'est pas le même.
La plus célèbre est celle de la Maison des esclaves de Gorée, visitée par des chefs d'État et des millions de touristes. Or les historiens contestent depuis longtemps le récit qui en a fait un grand entrepôt d'esclaves. La maison a été construite vers 1783, à la fin de la traite, pour une riche signare, Anna Colas. Des historiens comme Philip Curtin, Abdoulaye Camara ou le père Joseph Roger de Benoist ont montré que l'île avait joué un rôle mineur dans la traite, et que la célèbre porte sur la mer ne pouvait pas servir à l'embarquement, la côte rocheuse empêchant tout accostage. La controverse a été telle qu'un colloque s'est tenu à la Sorbonne en 1997 sur le thème « Gorée dans la traite atlantique : mythes et réalités ».
Rien de tel à Ouidah. La porte y est un monument moderne, et personne ne prétend le contraire. Mais la plage, elle, est bien celle d'où plus d'un million de personnes ont été embarquées. C'est peut-être la meilleure raison de venir ici : le symbole est récent, le lieu est authentique.
Une plage menacée par la mer
La plage de Ouidah n'est pas immobile. Le littoral béninois recule sous l'effet de l'érosion : selon le plan d'investissement pour le littoral établi par le Bénin avec la Banque mondiale, le recul du trait de côte peut atteindre 12 à 30 mètres par an aux points les plus critiques. Le gouvernement a signé en décembre 2021 les contrats de protection à long terme de la côte transfrontalière Bénin-Togo.
Ouidah fait partie des localités touchées, avec Grand-Popo, Agoué, Hillacondji et Cotonou. L'État a fait construire des épis en enrochement pour casser la houle, notamment à l'est de Cotonou, avec l'appui de bailleurs comme la Banque mondiale. Leur coût limite leur déploiement.
Pour un lieu de mémoire bâti sur le sable, la question n'est pas théorique. Elle pèse aussi sur les projets touristiques en cours sur la côte, comme les lodges du Club Med annoncés à Avlékété, à une dizaine de kilomètres à l'est de Ouidah.
Un paysage en transformation
Autour de la Porte, le paysage change vite. Un complexe hôtelier du groupe Banyan, le Dhawa Ouidah, a été annoncé le 5 janvier 2026 à côté du monument. Une ouverture avant la fin de 2026 était d'abord attendue ; l'hôtel annonce désormais avril 2027. Il doit proposer 132 chambres et suites, des restaurants, un spa et une piscine, sur un domaine de 23 hectares. Le site doit accueillir à terme deux autres établissements du groupe.
Ces transformations font débat. Pour les uns, elles donnent enfin à ce lieu l'attention qu'il mérite, et à la ville les moyens de recevoir les visiteurs. Pour d'autres, elles risquent de transformer la plage du départ en décor touristique. D'autres encore regrettent la disparition de monuments plus anciens, comme le mémorial Zomachi, démoli en 2024, ou le monument « Cité historique de Ouidah », démoli en 2025.
Ces deux lectures méritent d'être entendues. Le visiteur peut se faire la sienne sur place, et c'est d'ailleurs une bonne question à poser aux guides.
La plage aujourd'hui
La plage n'est pas un lieu figé. Chaque année, autour du deuxième vendredi de janvier, elle est l'un des hauts lieux des Vodun Days, le festival national des cultures vodun.
La fête nationale du vodun a longtemps été célébrée le 10 janvier. Une loi votée le 30 juillet 2024 l'a fixée au deuxième vendredi de janvier, avec le jeudi précédent également férié. Depuis 2024, l'État organise autour de cette date les Vodun Days, un festival de plusieurs jours centré sur Ouidah.
La fréquentation a explosé. Pour la première édition, l'Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD) a estimé à 44 000 les personnes présentes à la plage le 9 janvier 2024, et à 53 000 pour la soirée du 10 janvier. En 2025, il a compté plus de 435 000 participants sur trois jours. L'édition 2026, du 8 au 10 janvier, a rassemblé 740 668 participants selon l'INStaD, soit une hausse de 70,2 % en un an.
Près d'un participant sur cinq venait de l'étranger, de 56 pays. Parmi les visiteurs étrangers, 36 % venaient de France, 20 % du Togo, près de 15 % du Nigeria et 12 % des États-Unis ; des délégations culturelles sont aussi venues du Brésil et de Finlande. Plus d'un quart des participants avaient moins de 18 ans. Le festival a généré près de 5 000 emplois temporaires.
Pendant ces jours-là, la plage change de nature. Scènes, cérémonies, concerts et foule remplacent le silence. Certains y voient une manière vivante d'habiter un lieu de mort ; d'autres préfèrent revenir un autre jour pour se recueillir.
Le reste de l'année, la plage est plus calme. On y croise des pêcheurs qui tirent les filets à la senne, des familles le dimanche, des groupes scolaires, des visiteurs de la diaspora venus seuls ou en famille.
La côte est aussi un lieu de culte. Mami Wata et les divinités de la mer y reçoivent des offrandes. Notre pilier sur Mami Wata en parle en détail.
Attention à la baignade : les courants sont violents sur cette portion de côte, et la barre qui arrêtait les navires est toujours là. Se baigner face à l'océan est déconseillé.
Le retour, aujourd'hui
Pour beaucoup de visiteurs afrodescendants, venir à la Porte du Non-Retour n'est pas une visite comme une autre. C'est souvent le moment le plus chargé d'un voyage aux sources. Certains y déposent des fleurs, d'autres restent simplement là, face à la mer.
Le Bénin a fait de ce retour une politique. En 1999, le président Mathieu Kérékou a surpris en présentant, dans une église de Baltimore, des excuses aux Afro-Américains pour la participation africaine à la traite. La même année, il a réuni à Cotonou une conférence internationale des leaders pour la réconciliation et le développement.
Depuis 2024, le retour a aussi une dimension juridique. La loi n° 2024-31 du 2 septembre 2024 permet aux personnes afrodescendantes de faire reconnaître la nationalité béninoise, sur la base d'une ascendance africaine subsaharienne établie par la généalogie ou par un test ADN, sans avoir à prouver une origine béninoise précise. La plateforme en ligne My Afro Origins, ouverte le 4 juillet 2025 en français, anglais, portugais et espagnol, reçoit les demandes. Notre article sur la nationalité pour les afrodescendants détaille la démarche.
La Porte du Non-Retour a été pensée pour dire un départ. Pour beaucoup de visiteurs, elle est devenue le lieu d'un retour.
Visiter la Porte du Non-Retour
- Accès : à pied par la route des esclaves depuis la place Chacha (trois à quatre kilomètres, une heure environ à un rythme tranquille), ou en taxi-moto (zem) depuis le centre.
- Entrée : l'accès à la plage et au monument est libre.
- Moment : tôt le matin ou en fin d'après-midi, pour la lumière et la chaleur. La route est peu ombragée. Pendant les Vodun Days, la plage est bondée.
- Photos : photographier le monument ne pose pas de problème. Demandez avant de photographier une personne ou une cérémonie. Notre guide de la photographie éthique donne les repères utiles.
- Attitude : c'est un lieu de mémoire. Beaucoup de visiteurs y viennent se recueillir.
- Baignade : déconseillée, en raison des courants.
Le plus juste est de faire la route à pied, dans le sens des captifs, de la ville vers la mer. Arriver en voiture sur le parking de la plage, c'est lire la dernière page d'un livre sans avoir ouvert les autres. Pour aller plus loin sur la manière de visiter ces lieux, lisez notre guide du tourisme de mémoire à Ouidah.
Une demi-journée de mémoire
Si vous n'avez qu'une matinée à Ouidah, voici un enchaînement qui a du sens :
- Commencez par le centre, autour de la place Chacha et du Fort portugais, pour comprendre le fonctionnement du commerce et le rôle des Européens et du Dahomey. Vérifiez sur place ce qui est ouvert : le fort est en travaux pour accueillir le futur musée.
- Descendez la route des esclaves à pied, en vous arrêtant à chaque station. Un guide local vous aidera à distinguer ce qui relève de l'histoire documentée et ce qui relève de la tradition orale.
- Arrivez à la plage en fin de matinée, prenez le temps de faire le tour du monument, puis de marcher sur le sable jusqu'à la ligne des vagues.
- Rentrez en zem, et gardez l'après-midi pour le temple des pythons et la forêt sacrée de Kpassè, qui racontent l'autre visage de Ouidah : celui d'une ville vivante, où le vodun ne se réduit pas à la mémoire de la traite.
Si vous venez en groupe familial, prévoyez un temps pour parler ensemble de ce que vous avez vu. Beaucoup de visiteurs disent que la visite continue bien après la plage.
Organiser la route des esclaves avec un guide local →
Sources
- Porte du non-retour, Wikipédia et Door of No Return, Ouidah, Wikipedia.
- Slavery Monuments, La Porte du Non-Retour : artistes, iconographie, inauguration de 1995.
- Slavery and Remembrance, Ouidah : plus d'un million de captifs, forts, population, Bahia.
- Robin Law, Ouidah: The Social History of a West African Slaving Port, 1727–1892 (Ohio University Press, 2004), et Project MUSE, sur le sens de « Mina » : piroguiers de la Côte-de-l'Or.
- Middle Passage, Wikipedia : mortalité pendant la traversée.
- Slave Voyages et Voyages: The Trans-Atlantic Slave Trade Database, Wikipedia.
- Agaja, Wikipedia : la conquête de 1727 et le récit de William Snelgrave.
- Robin Law et Paul Lovejoy (éd.), The Biography of Mahommah Gardo Baquaqua et Face2Face Africa.
- Clotilda (slave ship), Wikipedia, Encyclopedia of Alabama, Kossola.
- Whydah Gally, Wikipedia.
- Festival Ouidah 92, Wikipédia et La Route de l'esclave, Wikipédia.
- Le Grand Mono (décembre 2025) et L'Emblème du jour (janvier 2026) : le nouveau monument.
- Maison des Esclaves, Wikipédia et African Studies Review : la controverse de Gorée.
- République du Bénin et Banque mondiale, plan d'investissement multisectoriel pour le littoral (WACA), 2017 : recul du trait de côte ; Gouvernement du Bénin, protection de la côte transfrontalière Bénin-Togo (décembre 2021).
- SRTB, « Vodun days 2026 : près de 2 millions de visiteurs avec un fort impact économique » (26 janvier 2026, chiffres de l'INStaD).
- Gouvernement du Bénin, estimations de l'INStaD pour les Vodun Days 2024 (15 janvier 2024) et bilan 2025 (16 janvier 2025).
- Assemblée nationale du Bénin, adoption de la loi n° 2024-32 sur la fête annuelle des religions traditionnelles (30 juillet 2024).
- Mémorial Zoungbodji, Wikipédia.
- Arará, Wikipedia et Candomblé Jeje, Wikipedia.
- Excuses officielles africaines pour la traite, Wikipédia.
- Gouvernement du Bénin, My Afro Origins et Dhawa Ouidah.




