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16 · culture

La fondation Zinsou

Dans une villa afro-brésilienne de 1922, le premier musée d'art contemporain du Bénin, en accès libre depuis 2013

Dans ce pilier14 min
CLÉS

Points Clés

  • La Fondation Zinsou a été créée en juin 2005 à Cotonou par Marie-Cécile Zinsou, avec le soutien de sa famille.
  • Son musée de Ouidah, ouvert le 11 novembre 2013 dans la Villa Ajavon, est présenté comme le premier musée d'art contemporain d'Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud.
  • La Villa Ajavon a été construite en 1922 par un riche négociant originaire du Togo, dans un style afro-brésilien.
  • L'entrée est gratuite : en 2015, la fondation indiquait que 80 % de ses visiteurs avaient moins de 20 ans.
  • La collection réunit des artistes béninois (Cyprien Tokoudagba, Romuald Hazoumè, Gérard Quenum, Dominique Zinkpè) et de tout le continent.

Derrière la basilique de Ouidah, une maison basse à la façade claire, aux fenêtres nombreuses et au fronton découpé. On entre par une porte en bois où s'entrelacent deux initiales, V et A. À l'intérieur, pas de billetterie, pas de tourniquet. Des photographies, des sculptures, des installations, des toiles. Et souvent, des groupes d'enfants.

C'est le musée de la Fondation Zinsou, installé depuis 2013 dans la Villa Ajavon. Dans une ville connue dans le monde entier pour la mémoire de la traite et pour le vodun, c'est un lieu qui regarde l'Afrique d'aujourd'hui, à travers ses artistes.

Ce pilier raconte l'histoire de la fondation, celle de la villa, ce que l'on peut voir au musée, et pourquoi l'entrée gratuite est au cœur du projet.

Un musée d'art contemporain à Ouidah

Le musée de la Fondation Zinsou a ouvert le 11 novembre 2013. Wikipédia le présente comme le premier musée d'art contemporain d'Afrique subsaharienne, en dehors de l'Afrique du Sud. C'est en tout cas le premier du genre au Bénin.

On y voit de la photographie, de la sculpture, des installations, de la vidéo, de la peinture, du dessin et de la lithographie. Les œuvres traitent souvent de la mémoire, de la tradition et de la manière dont les artistes d'aujourd'hui les réécrivent.

L'accès est gratuit. C'est un choix fondateur, pas un détail.

La fondation, de Cotonou à Ouidah

La Fondation Zinsou a été créée en juin 2005 à Cotonou par Marie-Cécile Zinsou, avec le soutien de sa famille, notamment de son père, l'économiste Lionel Zinsou, qui sera plus tard Premier ministre du Bénin, et de son grand-oncle Émile Derlin Zinsou, ancien président du Dahomey.

Son ambition était claire : faire partager au plus grand nombre la création artistique du continent. La fondation ne vend pas les œuvres qu'elle expose, comme le ferait une galerie ; elle constitue une collection, organise des expositions et échange avec d'autres institutions.

Les premières expositions, en juin 2005, présentent l'artiste béninois Romuald Hazoumè et le photographe Jean-Dominique Burton. Au fil des années, la fondation développe tout un programme éducatif :

  • 2005 : lancement des ateliers pour enfants « Les Petits Pinceaux » ;
  • 2009 : ouverture de la mini-bibliothèque de Gbegamey, à Cotonou, et lancement d'un bus culturel ;
  • 2011 et 2012 : ouverture de nouvelles mini-bibliothèques, à Akpakpa, à Fidjrossè et à Agla ;
  • 2015 : lancement de « Wakpon, le musée fait le mur », une application mobile ;
  • 2021 : ouverture du Cotonou LAB.

Selon Wikipédia, en huit ans, la fondation a réuni environ 1 000 œuvres, organisé 24 expositions et publié 17 livres d'art. En 2015, elle employait 63 personnes, avec un budget annuel de 800 000 euros à un million d'euros, financé par du mécénat privé.

Les Zinsou, une famille béninoise

Le nom Zinsou est bien connu au Bénin, et son histoire éclaire celle de la fondation.

Émile Derlin Zinsou, grand-oncle de la fondatrice, a été président de la République du Dahomey de 1968 à 1969, à une époque d'instabilité politique marquée par les coups d'État. Il est ensuite resté une figure de la vie publique béninoise pendant des décennies, jusqu'à sa mort en 2016, à l'âge de 98 ans.

Lionel Zinsou, le père de la fondatrice, est né à Paris en 1954. Économiste et banquier d'affaires en France, il a été nommé Premier ministre du Bénin en juin 2015. En 2016, il a été candidat à l'élection présidentielle, remportée au second tour par Patrice Talon.

La fondation est donc née dans une famille à la fois béninoise et française, au croisement de la politique, de l'économie et de la culture. C'est aussi ce qui lui a permis de mobiliser un mécénat privé important. Son projet, lui, est resté centré sur l'art et les publics.

Marie-Cécile Zinsou

Marie-Cécile Zinsou est née à Paris en 1982. Elle a étudié l'histoire de l'art à l'Université américaine de Paris. Selon Wikipédia, le projet de musée de Ouidah est né d'une promesse faite en 2003 à des étudiants en art béninois : leur montrer les œuvres contemporaines de leur continent, qu'ils ne voyaient qu'en reproduction.

Son travail a été reconnu à plusieurs reprises. En 2014, elle est faite chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres, et la Fondation Zinsou reçoit une bourse du Praemium Imperiale de l'Association japonaise des arts, destinée aux jeunes artistes et institutions. En 2020, elle fait partie du jury qui choisit Kapwani Kiwanga pour le prix Marcel-Duchamp. En octobre 2021, elle est nommée présidente du conseil d'administration de la Villa Médicis, l'Académie de France à Rome.

Pourquoi Ouidah ?

Après huit ans à Cotonou, la fondation choisit Ouidah pour son musée. Le choix n'est pas anodin.

Ouidah est la ville de la mémoire de la traite, de la route des esclaves, de la Porte du Non-Retour. C'est aussi une ville de vodun, avec le temple des pythons et la forêt sacrée de Kpassè. Installer un musée d'art contemporain dans cette ville, c'est affirmer que son histoire ne se résume pas au passé, et que ses habitants, en particulier les jeunes, ont droit à la création de leur temps.

Le choix est aussi pratique. Ouidah n'est qu'à environ 45 kilomètres de Cotonou, la capitale économique, par une route goudronnée. Les écoles de Cotonou, de Ouidah et des communes voisines peuvent s'y rendre dans la journée, et les visiteurs étrangers, qui passent presque tous par Ouidah pour la route des esclaves, y trouvent le musée sur leur chemin. Le musée s'adresse ainsi à deux publics à la fois : les jeunes Béninois et les voyageurs venus du monde entier.

L'exposition inaugurale de 2013 réunit des artistes africains et internationaux, parmi lesquels Romuald Hazoumè, le photographe malien Malick Sidibé et le photographe camerounais Samuel Fosso.

La Villa Ajavon

Le musée occupe la Villa Ajavon, construite en 1922 pour un riche négociant nommé Ajavon, originaire du Togo, installé à Ouidah. C'est une maison de plain-pied en bordure de rue, dans un style afro-brésilien mêlé d'influences coloniales.

Selon la fondation, sa façade principale est symétrique, largement percée d'ouvertures et surmontée d'un fronton polylobé. Les encadrements de portes en bois portent les initiales entrelacées V et A, et les pilastres sont ornés de motifs circulaires. L'ensemble rappelle, selon la fondation, les maisons de Salvador de Bahia.

La villa raconte à sa manière une autre page de l'histoire de Ouidah. Après la fin de la traite, au XIXe siècle, la ville devient un grand centre d'exportation de l'huile de palme. Des négociants prospères, dont beaucoup venus d'autres villes de la côte, et la communauté afro-brésilienne des Agoudas y font construire des maisons qui empruntent au vocabulaire architectural du Brésil. Notre pilier sur l'héritage brésilien en parle en détail.

La villa a été rénovée pour accueillir le musée, en préservant ses éléments d'origine.

La collection

La collection de la fondation rassemble des artistes béninois de toutes les générations et des artistes de tout le continent.

Parmi les artistes béninois présents dans la collection :

  • Cyprien Tokoudagba (1939-2012), peintre et sculpteur d'Abomey, auteur de la plupart des œuvres de la route des esclaves ;
  • Romuald Hazoumè, connu pour ses masques faits de bidons d'essence en plastique ;
  • Gérard Quenum, Dominique Zinkpè, Kifouli Dossou, Emo de Medeiros.

Parmi les artistes d'autres pays : les photographes Malick Sidibé (Mali) et Samuel Fosso (Cameroun), l'artiste ivoirien Frédéric Bruly Bouabré, le peintre congolais Chéri Samba, l'artiste sud-africain·e Zanele Muholi, le photographe congolais Sammy Baloji, l'artiste tunisienne Aïcha Snoussi, et le plasticien Bruce Clarke.

Les expositions changent régulièrement. Selon Wikipédia, le musée a notamment présenté l'artiste malgache Joël Andrianomearisoa en 2017 et le photographe béninois Ishola Akpo en 2020.

Sept artistes à connaître avant la visite

Les expositions changent, mais certains noms reviennent souvent dans la collection. Les connaître un peu avant d'entrer rend la visite plus riche.

Romuald Hazoumè, les masques-bidons

Né en 1962 à Porto-Novo, Romuald Hazoumè commence au milieu des années 1980 une série de masques fabriqués à partir de bidons d'essence en plastique, ces jerrycans qui servent partout au Bénin à transporter le carburant de contrebande venu du Nigeria. Coupés, percés, ornés, ils prennent l'allure de masques traditionnels. C'est à la fois drôle, beau et politique.

Son installation La Bouche du Roi, du nom d'un lieu de la côte béninoise, reprend le plan d'un navire négrier avec des centaines de bidons disposés comme des captifs. Elle a été achetée par le British Museum en 2007, pour le bicentenaire de l'abolition de la traite britannique. La même année, Hazoumè reçoit le prix Arnold-Bode à la documenta 12 de Cassel. C'est lui qui a inauguré les expositions de la Fondation Zinsou en 2005.

Cyprien Tokoudagba, le peintre des palais

Cyprien Tokoudagba (1939-2012), d'Abomey, a longtemps restauré les bas-reliefs des palais royaux du Dahomey. Son œuvre, faite de figures stylisées aux couleurs franches, puise dans l'iconographie royale et vodun. Il a été révélé au public international par l'exposition Magiciens de la Terre, à Paris, en 1989. On retrouve son style tout au long de la route des esclaves, dont il a réalisé la plupart des œuvres.

Malick Sidibé, l'œil de Bamako

Né en 1935 au Mali, Malick Sidibé a photographié la jeunesse de Bamako des années 1950 aux années 1970 : bals, surprises-parties, pose en studio, pattes d'éléphant et vinyles. En 2007, il devient le premier photographe et le premier Africain à recevoir le Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière à la Biennale de Venise. Il meurt en 2016.

Samuel Fosso, l'autoportrait comme histoire

Né en 1962 à Kumba, au Cameroun, Samuel Fosso ouvre son propre studio photo à Bangui, en Centrafrique, alors qu'il est encore adolescent. Il y réalise, avec les dernières poses de ses pellicules, des autoportraits où il se met en scène. Il en fera une œuvre entière : incarnant des personnages et des figures de l'histoire africaine, il interroge l'identité, le pouvoir et la mémoire.

Frédéric Bruly Bouabré, l'alphabet d'un visionnaire

L'Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré (1923-2014) reçoit, le 11 mars 1948, une vision qui oriente toute sa vie. Il invente un alphabet pour la langue bété, fait de centaines de petits pictogrammes dessinés sur des cartes, et consacre des milliers de dessins à « connaître le monde ». Ses petites cartes au stylo et aux crayons de couleur sont aujourd'hui dans les grands musées.

Chéri Samba, la peinture qui parle

Né en 1956 en République démocratique du Congo, Chéri Samba est l'une des grandes figures de la « peinture populaire » de Kinshasa. Ses toiles aux couleurs vives, souvent accompagnées de textes, commentent avec humour la vie urbaine, la politique, l'argent, le sida ou la place de l'artiste africain sur le marché mondial. On lit ses tableaux autant qu'on les regarde.

Zanele Muholi, l'activisme par l'image

Figure majeure de la photographie sud-africaine, Zanele Muholi se présente comme « activiste visuel·le ». Son travail documente et célèbre la vie des personnes noires LGBTQIA+ en Afrique du Sud. La série d'autoportraits Somnyama Ngonyama (« Salut à toi, lionne noire ») a fait connaître Muholi dans le monde entier.

Voir ces artistes à Ouidah, dans une maison de 1922, a un sens particulier. Beaucoup d'entre eux parlent, chacun à leur façon, de mémoire, d'identité et de pouvoir. Ce sont les mêmes questions que pose la ville.

Cosmogonies : la collection en voyage

La collection Zinsou ne reste pas à Ouidah. Elle voyage.

À l'été 2021, le MO.CO. Hôtel des collections, à Montpellier, a présenté l'exposition « Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine », jusqu'au 10 octobre 2021. Elle réunissait près de 110 œuvres de 37 artistes de plusieurs générations, dont Frédéric Bruly Bouabré, Cyprien Tokoudagba, Malick Sidibé, Chéri Samba, Zanele Muholi, Ishola Akpo, Sammy Baloji et Aïcha Snoussi.

L'exposition montrait qu'une collection constituée en Afrique, par une institution africaine, pouvait circuler vers les musées européens, et non l'inverse. Dans le contexte du débat sur les restitutions, ce renversement avait une portée particulière.

L'entrée gratuite, une philosophie

Pourquoi l'entrée est-elle gratuite ? Parce que la fondation veut toucher d'abord les habitants, et en particulier les jeunes, pour qui un billet, même modeste, serait un obstacle.

Le pari a fonctionné. En 2015, selon Wikipédia, 80 % des visiteurs de la fondation avaient moins de 20 ans. Les groupes scolaires, les ateliers pour enfants et les mini-bibliothèques font partie du même projet : faire de l'art une chose familière, pas un luxe réservé à une élite ou aux touristes.

Pour le visiteur étranger, cela change l'expérience. Il y a de bonnes chances que vous partagiez les salles avec des élèves de Ouidah, qui regardent les mêmes œuvres que vous, avec leurs propres questions.

Le musée et le débat sur les restitutions

Le musée de Ouidah a ouvert à un moment où l'Afrique réclamait de plus en plus fort le retour de son patrimoine.

En 1892, lors de la conquête du Dahomey, les troupes du général Alfred Dodds ont pillé les palais royaux d'Abomey. Parmi les objets emportés en France, 26 trésors royaux ont été conservés au musée du quai Branly. Leur restitution a été signée à l'Élysée le 9 novembre 2021 par les présidents Emmanuel Macron et Patrice Talon.

Au Bénin, ces 26 œuvres ont été présentées au palais de la Marina, à Cotonou, dans l'exposition « Art du Bénin d'hier et d'aujourd'hui : de la restitution à la révélation », à partir de février 2022, sur plus de 2 000 m², aux côtés d'œuvres d'artistes béninois contemporains.

Ce dialogue entre objets royaux et art contemporain, la Fondation Zinsou le pratiquait depuis des années. Marie-Cécile Zinsou a d'ailleurs été l'une des voix du débat public sur la présence de l'art africain en Afrique et l'accès des publics africains à leur propre patrimoine.

Ouidah, une ville d'artistes

Le musée de la Fondation Zinsou n'est pas le seul lieu d'art de Ouidah. La ville est aussi, en plein air, une galerie de l'art béninois des trente dernières années :

Visiter le musée après ces lieux permet de voir comment les artistes contemporains dialoguent avec la même histoire, mais avec d'autres formes : la photographie, l'installation, la vidéo.

Visiter le musée

  • Adresse : Villa Ajavon, derrière la basilique de l'Immaculée-Conception, dans le centre de Ouidah.
  • Entrée : gratuite.
  • Sur place : médiateurs, Wi-Fi, boutique où certaines œuvres sont en vente, toilettes. La photographie est autorisée.
  • À savoir : il n'y a pas de parking dédié. Vérifiez les horaires et l'exposition en cours sur le site de la fondation avant de venir.
  • Durée : comptez environ une heure.

Le musée se combine facilement avec les autres sites du centre : le temple des pythons et la basilique sont à quelques minutes à pied, tout comme la route des esclaves et le Fort portugais. Après une matinée consacrée à la mémoire de la traite, la villa offre un autre regard, tourné vers l'Afrique d'aujourd'hui.

Organiser une visite de Ouidah avec un guide local →

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À propos de l'auteur

Team Origins

Chercheur en patrimoine & Fondateur

Team Origins is the research team behind Ouidah Origins, a multilingual digital heritage platform dedicated to documenting, preserving, and sharing the cultural memory of Ouidah, Benin. Our work bridges academic research, Vodun spirituality, and diaspora reconnection, creating a digital sanctuary that serves millions of descendants worldwide.

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