Points Clés
- La révolte des Malês, à Bahia les 24 et 25 janvier 1835, a entraîné l'expulsion de plusieurs dizaines d'Africains musulmans vers le golfe du Bénin. D'autres vagues de retour ont suivi jusqu'en 1888.
- Les rapatriés ont apporté l'architecture sobrado, la langue portugaise, un catholicisme marqué par le Brésil, et une cuisine qu'on retrouve encore dans les rues de Ouidah.
- L'acarajé de Bahia et l'akara/acloui de Ouidah sont le même plat, né en pays yoruba, transformé au Brésil, revenu avec les rapatriés.
- La Villa Ajavon, construite en 1922 par un négociant d'origine togolaise dans le style afro-brésilien, abrite depuis 2013 le musée de la Fondation Zinsou, à l'entrée gratuite.
- Les noms de famille de Souza, da Silva, d'Almeida, Paraíso et Martinez restent portés aujourd'hui par des familles de Ouidah, Porto-Novo et Lagos.
Dans une cour de Ouidah, tôt le matin, une femme fait frire des boulettes de pâte de haricots niébé dans l'huile de palme. Le geste, la poêle en terre, la technique : c'est exactement ce que font, au même moment, des vendeuses à Salvador de Bahia, à six mille kilomètres de là.
Elle prépare de l'akara. À Bahia, on l'appelle acarajé. Le plat est né en pays yoruba, a traversé l'Atlantique dans les cales des navires négriers, s'est transformé au Brésil, et est revenu à Ouidah dans les bagages de ceux qu'on appelle les Agoudas.
Ce pilier raconte ce que ce retour a laissé à Ouidah : pas seulement des façades, mais une langue, une cuisine, une fête, des noms.
Un retour, pas une simple influence
Ouidah est souvent décrite comme « la ville la plus brésilienne d'Afrique ». La formule est juste, mais elle peut donner l'impression d'une curiosité folklorique. La réalité est plus profonde.
Pendant des siècles, le golfe du Bénin a été l'un des grands points de départ de la traite atlantique. Des centaines de milliers de personnes sont parties enchaînées par la route des esclaves de Ouidah, emportant avec elles leur langue, leurs savoirs, leur théologie. Au Brésil, cette culture ne s'est pas effacée : elle s'est transformée, mêlée à la culture coloniale portugaise, pour donner naissance à la civilisation afro-brésilienne de Bahia.
Au XIXe siècle, une partie de cette histoire a fait le chemin inverse. Des personnes libres, avec des compétences, de l'argent et la mémoire de deux continents, sont revenues sur la côte d'où leurs parents avaient été déportés, et elles ont ramené Bahia avec elles.
La révolte des Malês et les vagues de retour
24-25 janvier 1835
Le déclencheur de la première grande vague de retours est la révolte des Malês, le plus grand soulèvement d'esclaves de l'histoire des Amériques. Dans la nuit du 24 au 25 janvier 1835, à Salvador de Bahia, des Africains musulmans, réduits en esclavage ou affranchis, en majorité yoruba et haoussa, se soulèvent contre le pouvoir colonial. Plusieurs figures dirigent le mouvement, parmi lesquelles Ahuna, Pacífico Licutan et Manoel Calafate. Les autorités répriment la révolte en quelques heures.
Dans ses suites, plusieurs dizaines d'Africains, esclaves ou affranchis, sont expulsés vers la côte du golfe du Bénin. Il faut être prudent avec les chiffres qui circulent parfois, comme « environ 200 » ou « 993 personnes » : les sources vérifiables parlent de « plusieurs dizaines » de déportés dans l'immédiat après-révolte, un chiffre plus modeste mais mieux établi. Il faut aussi corriger une confusion fréquente : ce n'est pas le marchand Francisco Félix de Souza de Ouidah qui a organisé ces expulsions, mais un homonyme, Francisco de Souza Martins, alors président de la province de Bahia, qui a réagi au soulèvement en renforçant la garde et la surveillance de la baie.
1850 et 1888
Une deuxième vague suit la fin de la traite négrière transatlantique au Brésil, en 1850. Une troisième, plus large encore, suit l'abolition de l'esclavage au Brésil en 1888. Ces derniers rapatriés arrivent dans les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du XXe, avec une culture qui a mûri à Bahia depuis un demi-siècle.
Ensemble, ces vagues ont transformé Ouidah d'une manière encore visible aujourd'hui.
L'architecture du retour
Le sobrado
L'héritage le plus visible est architectural. Le sobrado, maison de ville à deux niveaux caractéristique de Salvador, a été transplanté à Ouidah. Avant l'arrivée des Agoudas, l'architecture résidentielle de la ville se composait surtout de concessions en pisé et toits de chaume. Les rapatriés ont introduit une construction en maçonnerie durable, des façades en tons pastel, des ferronneries ornementales, des fenêtres à persiennes et des cours intérieures.
Ces maisons se concentrent aujourd'hui dans les quartiers de Brésil, Zomaï et Docomè, et non dans un « quartier Singbomey », nom qui désigne en réalité la résidence de la famille de Souza. Notre pilier sur la communauté agouda détaille cette géographie.
La Villa Ajavon
L'exemple le plus accessible de ce vocabulaire architectural est la Villa Ajavon, construite en 1922 par un riche négociant d'origine togolaise, dans un style qui combine toiture caractéristique, hauts plafonds pour repousser la chaleur, larges fenêtres pour la ventilation, et un décor qui mélange influences européennes et savoir-faire local.
La villa abrite depuis le 11 novembre 2013 le musée de la Fondation Zinsou, créée en 2005 par l'historienne de l'art Marie-Cécile Zinsou. L'entrée est gratuite. Notre pilier sur la Fondation Zinsou en raconte l'histoire complète.
Une foi façonnée par deux continents
Les Agoudas ont ramené du Brésil une pratique du catholicisme différente de celle des missionnaires français : une foi qui avait grandi, à Bahia, aux côtés du candomblé, sans jamais s'y opposer frontalement.
L'expression la plus visible de cette histoire à Ouidah est la cathédrale afro-brésilienne, qui fait face au temple des pythons de l'autre côté d'une rue sablonneuse. Il faut cependant rester prudent sur certaines affirmations qui circulent à son sujet : la messe dominicale en portugais « figée dans les années 1850 », ou l'association systématique du 15 août avec la figure vodou d'Ezili Freda, ne sont pas des faits clairement établis par des sources écrites, mais des observations locales à vérifier sur le terrain. Notre pilier sur la cathédrale y revient en détail.
Une fête née à Bahia : le Bonfim et la Burrinha
L'origine précise de la Burrinha se trouve dans un autre grand rendez-vous de Bahia : la fête de Nosso Senhor do Bonfim, l'une des plus populaires de Salvador, mêlant depuis le XIXe siècle dévotion catholique et pratiques d'origine africaine. Une partie de ses festivités populaires s'accompagnait, à la fin du XIXe siècle, d'un spectacle de rue appelé la burrinha, très prisé à Bahia à l'époque.
C'est cette tradition que les rapatriés ont transposée sur la côte. Le deuxième dimanche après l'Épiphanie, comme au Brésil, la communauté agouda de Porto-Novo, et dans une moindre mesure celle de Ouidah, descend dans la rue pour rejouer, à sa manière, la fête du Bonfim. C'est une trace directe et datable d'un emprunt culturel précis, plus solide que bien des généralités qu'on lit ailleurs sur le sujet.
Le carnaval agouda
Chaque année, Ouidah célèbre sa version du carnaval agouda, à mille lieues du spectacle de Rio ou même des grands défilés de Salvador. C'est une fête de quartier, ancrée dans la mémoire du retour.
Les troupes défilent dans les quartiers Brésil et Zomaï, mêlant tenues portugaises du XIXe siècle et pagnes ouest-africains, cuivres et tambours, chants en fon, en yoruba et en portugais ancien. Au centre de la fête, la danse de la Burrinha met en scène, avec humour et sans détour, des figures coloniales : le contremaître, le propriétaire d'esclaves, l'administrateur. C'est un rire qui ne pardonne pas tout, mais qui déplace le poids de l'histoire.
Une cuisine qui a fait le voyage deux fois
La nourriture est la mémoire la plus intime, celle qu'on ne peut pas interdire.
Acarajé, akara, acloui
Le plat est né en pays yoruba sous le nom d'akara, un beignet de pâte de haricots niébé frit. Les personnes réduites en esclavage l'ont amené à Bahia, où il est devenu l'acarajé, vendu dans les rues par les baianas de acarajé, farci de crevettes et de sauces à l'huile de palme. Les rapatriés l'ont ramené à Ouidah, où on l'appelle aussi acloui. Même geste, même huile, même recette, à des milliers de kilomètres et deux traversées d'écart.
Vatapá et caruru, la famille de l'acarajé
L'acarajé ne voyage jamais seul. À Bahia, on le sert avec du vatapá, une pâte de crevettes, de noix de cajou moulues et de lait de coco, et du caruru, à base de gombo et d'huile de palme, un plat né dans les cuisines des temples de candomblé et offert aux divinités avant d'être partagé avec les fidèles. Ces deux préparations viennent, elles aussi, d'Afrique de l'Ouest : le vatapá tire son nom d'un mot yoruba, et ses ingrédients, l'huile de palme en tête, sont ceux de la cuisine de la côte.
À Ouidah, on ne retrouve pas nécessairement ces plats sous les mêmes noms, mais la logique culinaire, celle de l'huile de palme, des haricots niébé et des sauces épaisses, est la même de part et d'autre de l'Atlantique. C'est une cuisine qui n'a jamais eu besoin de traverser l'océan pour exister : elle existait des deux côtés avant la traite, et la traite l'a simplement mise en contact avec elle-même.
L'huile de palme et les pâtisseries
D'autres préparations à base d'huile de palme, ainsi que certains gâteaux de fête d'origine luso-brésilienne, sont entrés dans le calendrier culinaire de Ouidah par cette même voie, et se distinguent parfois des recettes béninoises plus larges par des détails de préparation venus de Bahia.
Un miroir plutôt qu'une copie
Il serait facile de décrire l'héritage brésilien de Ouidah comme une simple importation, une copie de Bahia posée sur la côte africaine. La réalité est plus intéressante : ce que les Agoudas ont ramené n'était pas seulement brésilien, c'était déjà africain, transformé par un siècle et demi de vie à Bahia, puis retransformé une fois de retour.
L'acarajé était déjà africain avant de devenir brésilien. L'architecture sobrado mêlait des techniques portugaises et des besoins tropicaux hérités d'Afrique. Le catholicisme agouda portait, sous sa surface, une théologie qui n'avait jamais vraiment quitté le vodun. Ce que Ouidah a reçu au XIXe siècle n'était donc pas une culture étrangère, mais sa propre culture, partie et revenue transformée par le voyage.
C'est ce qui distingue l'héritage brésilien de Ouidah d'une simple diaspora : ce n'est pas une communauté qui a essaimé loin de chez elle, c'est une communauté qui est repartie de chez elle, puis qui est revenue chez elle avec ce qu'elle avait appris en chemin.
Une langue en sursis
Un portugais ancien, hérité des familles agoudas, a longtemps survécu dans la mémoire de certains foyers de Ouidah, transmis par la prière familiale plutôt que par l'école. Ce n'est pas le portugais du Brésil contemporain, mais une forme plus ancienne, conservée par l'usage privé plutôt que par des institutions.
Ce type de survivance linguistique est fragile par nature : sans transmission active, une langue de famille disparaît en une ou deux générations. La situation précise de cet usage à Ouidah aujourd'hui, en particulier la question d'une messe régulière célébrée en portugais, mériterait d'être vérifiée sur place plutôt qu'affirmée dans l'absolu.
Ce que cet héritage doit à la traite elle-même
Il faut résister à la tentation de raconter cette histoire comme une simple réconciliation heureuse. L'héritage brésilien de Ouidah existe parce que la traite a existé. Sans la déportation de millions de personnes vers le Brésil, il n'y aurait pas eu de communauté afro-brésilienne à Bahia, pas de sobrado, pas d'acarajé à ramener. Le retour des Agoudas est une réponse à une violence, pas son effacement.
C'est aussi une histoire qui n'épargne personne moralement. Certains rapatriés, en particulier dans les vagues venues après 1850, ont continué à s'appuyer sur les réseaux commerciaux issus de la traite pour s'installer, parfois liés par le sang à des marchands qui avaient organisé le commerce des esclaves. L'héritage brésilien de Ouidah n'est pas une histoire simple de victimes revenues guérir leurs blessures : c'est une histoire enchevêtrée, où le commerce, la religion, la famille et la violence se croisent sans jamais se démêler complètement.
Des noms qui portent une double histoire
De Souza est le nom le plus chargé de Ouidah : celui du marchand qui a organisé une partie du commerce des esclaves de la région, et celui de familles revenues du Brésil, dont certaines descendent réellement de lui. Porter ce nom aujourd'hui, c'est porter les deux faces de cette histoire.
Da Silva, d'Almeida, Paraíso, Martinez marquent d'autres branches de cette généalogie atlantique, avec des métiers et des trajectoires différents, mais une même origine : le retour du Brésil.
Un lien qui continue
Le circuit entre Ouidah et Bahia n'a pas cessé au XIXe siècle. Des chercheurs et des visiteurs brésiliens continuent de se rendre à Ouidah, en particulier autour de la Fondation Zinsou, qui présente régulièrement des artistes en lien avec cette histoire transatlantique. Dans l'autre sens, des membres de la communauté agouda de Ouidah gardent des liens, parfois familiaux, avec Bahia.
Ce lien reste avant tout individuel et associatif plutôt qu'institutionnel : il n'existe pas, à notre connaissance, de programme universitaire formel et permanent entre Ouidah et Salvador consacré à ce sujet, et toute affirmation en ce sens doit être vérifiée avant d'être répétée.
Ce qui distingue Ouidah de Porto-Novo et de Lagos
Le retour du Brésil n'a pas concerné une seule ville. Porto-Novo et Lagos ont, elles aussi, leurs quartiers afro-brésiliens, parfois plus étendus que ceux de Ouidah. Le nom de la Burrinha, on l'a vu, est d'ailleurs plus fortement associé à Porto-Novo qu'à Ouidah dans les sources disponibles.
Ce qui distingue Ouidah, c'est la superposition de cet héritage avec celui de la traite elle-même. Nulle part ailleurs sur la côte, l'héritage du départ (la route des esclaves, la porte du Non-Retour) et l'héritage du retour (les sobrados, l'acarajé, la Villa Ajavon) ne se trouvent à quelques centaines de mètres l'un de l'autre. C'est cette proximité géographique, plus que l'ampleur de la communauté agouda elle-même, qui fait de Ouidah un lieu unique pour comprendre ce que la traite atlantique a produit, dans les deux sens.
L'avenir de cet héritage
L'héritage brésilien de Ouidah fait face aux mêmes pressions que le reste du patrimoine de la ville : entretien coûteux des sobrados, recul de la transmission linguistique, érosion progressive de la mémoire familiale à mesure que les générations passent.
Mais il ne disparaît pas : il se transforme. Le travail de la Fondation Zinsou, l'intérêt croissant des visiteurs de la diaspora, la reconnaissance internationale de Ouidah comme site de mémoire, sont les nouvelles formes que prend cet héritage au XXIe siècle.
Visiter le patrimoine brésilien
Où : les quartiers Brésil, Zomaï et Docomè concentrent la plus forte densité de maisons de style afro-brésilien.
À ne pas manquer :
- La Villa Ajavon, musée de la Fondation Zinsou, entrée gratuite, ouvert tous les jours.
- La cathédrale, en face du temple des pythons.
- Une promenade dans les quartiers Brésil et Zomaï avec un guide qui connaît les familles et leurs histoires.
Notes pratiques :
- Demandez toujours la permission avant de photographier l'intérieur d'une maison privée.
- Un guide local transforme une simple promenade en une lecture généalogique du quartier.
- Combinez la visite avec le pilier sur la communauté agouda pour une vision complète.
Meilleurs moments :
- Le deuxième dimanche après l'Épiphanie, pour la fête de la Burrinha, quand elle a lieu.
- Les Vodun Days, en janvier, pour voir l'ensemble du paysage religieux de la ville, agouda compris.
- Un marché matinal, pour goûter l'akara à la source.
Sources
- Révolte des Malês, Wikipédia : dates (24-25 janvier 1835), meneurs, expulsions, rôle de Francisco de Souza Martins.
- Agouda, Wikipédia : vagues de retour, architecture.
- Acarajé, Wikipedia et Akara, Wikipedia : origine yoruba, transformation à Bahia.
- Vatapá, Wikipedia : origine yoruba du mot, ingrédients, lien avec l'acarajé et le candomblé.
- Bahian Carnival, Wikipedia et Little Rest Hill, "The Aguda of Coastal Benin" : fête du Bonfim, burrinha, second dimanche après l'Épiphanie à Porto-Novo et Ouidah.
- Notre pilier sur la Fondation Zinsou : Villa Ajavon (1922), musée ouvert le 11 novembre 2013.
- Notre pilier sur la communauté agouda : quartiers Brésil, Zomaï, Docomè.
- Notre pilier sur la cathédrale afro-brésilienne.




